L’ordre de mobilisation était affiché.



Il y a 90 ans finissait la grande guerre.

Les moissons délaissées.
Elle l’avait bien répétée plus de cent fois la grand-mère : C’était le 1er août 14, l’après-midi. Un soleil très chaud faisait claquer les gousses des genêts. On moissonnait sans parler, un silence ponctué par les « hans » réguliers du faucheur. Ma mère et ma grand-mère ramassaient à la faucille les tiges renversées pour les poser sur des liens de paille. Ma sœur et moi recueillons les épis qui s’égaraient. Tout à coup, le son des cloches, des cloches qui n’en finissaient pas. Tout le monde s’est arrêté, s’est regardé... Le voisin est accouru. Les hommes ont dit « Cette fois ça y est » et sont partis aux nouvelles, vers le bourg. Les femmes se sont mises à pleurer, et nous aussi les gosses sans bien comprendre pourquoi. Nous sommes rentrés à la maison. A son retour mon père déclara : oui c’est bien la guerre, je saurai après demain quand je pars. « Pourquoi dois-tu partir, papa ? » « Vois-tu vous avez appris toutes les deux à l’école la chanson qui dit : vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ». Les Allemands nous ont pris ces régions françaises, aujourd’hui il faut les regagner mais tout le monde pense que c’est une affaire d’un mois ou deux, au plus tard je serai revenu pour Noël. »

Le monument aux morts de St Priest.
Immuable, depuis son édification dans les années 20, il veille sur la place de St Priest. Y sont gravés les noms et prénoms de 69 hommes « morts pour la France » entre 1914 et 1918. 69 personnes sur 1330 habitants. Très rares ont été les failles épargnées. Toutes ont eu « au moins » un mutilé, un gazé, une gueule cassée...

Jamais les Européens n’avaient été aussi heureux.
Une nouvelle ère s’amorçait avec les progrès scientifiques : On prenait le train, l’aviation débutait vraiment, de nouvelles machines voyaient le jour, la nouvelle société industrielle se développait et promettait beaucoup. Eh bien c’est à ce moment là que les Européens, en principe les plus civilisés, les plus prospères donc théoriquement les plus heureux décidèrent de s’étriper !

Les deux blocs.
Nous simplifions outrageusement. Suite à un ensemble de traités dont quelques-uns uns étaient d’ailleurs secrets, la triple entente unissait l’Angleterre, la France et la Russie et la triple Alliance l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Des deux côtés ce n’était pas les ressentiments qui manquaient (exemple L’Alsace-Lorraine), on s’épiait, se jalousait, se disputait des pays à coloniser, et en conséquence on s’armait. Malgré tout aucun dirigeant d’importance ne voulait une guerre totale, un conflit limité tout au plus. Il fallait donc un détonateur, une étincelle.

L’étincelle, l’attentat de Sarajevo.
En plus des systèmes d’alliance évoqués plus haut, il y a des « petits pays ». Ainsi la Serbie, alliée des Russes désire reprendre à l’Autriche la Bosnie-Herzégovine annexée huit ans plus tôt. Une société secrète, La main noire, composée de nationalistes serbes sans lien avec le pouvoir - fomente et réussit l’attentat qui tue l’archiduc héritier d’Autriche-Hongrie François Ferdinand, et sa femme. L’Autriche en profite pour « régler son compte à la Serbie » en présentant un ultimatum inacceptable, et lui déclare donc la guerre. Les systèmes d’alliance fonctionnent selon un mécanisme parfaitement huilé. Tous les conseils de prudence sont vains, les états-majors de peur d’être débordés prennent le pas sur les politiques. L’Europe se retrouve en guerre sans vraiment l’avoir voulu. Nous ne relaterons que les principaux épisodes de chaque année.

1914 : La guerre dite de mouvement.
A la mi-Août les concentrations des armées française et allemande sont terminées. Les Allemands traversent la Belgique et déferlent sur le nord-est de la France face aux Français dépliés des Ardennes à l’Alsace. Les offensives de ces derniers en Ardenne et en Lorraine sont désastreuses (40 000 morts du 20 au 23 Aôut). Ces pertes ont au moins deux raisons : les Allemands sont mieux préparés que les Français. Ensuite comment a-t-on pu laisser se battre des hommes avec un pantalon rouge ? La beauté, l’allure dans les défilés ? Pas seulement et la faute ne revient pas qu’aux seuls militaires. Le Kaiser en avait même plaisanté avec Poincaré ! Un député avait dit en chambre que le rouge était la couleur de la France... en omettant bien de préciser que dans sa circonscription des milliers de personnes vivaient de la confection des pantalons, les pigments rouges étaient extraits d’une plante, la garance. Les Français, trop avancés en Belgique risquent de se faire déborder à l’est. Le seul salut est dans la retraite. Une armée allemande arrive à 25 km de Paris mais évitant la capitale infléchit sa direction vers l’Est et prête son flanc à une armée française à point renforcée par des soldats arrivant de Paris (l’épopée des taxis de la Marne). Après une retraite harassante, les Français contrattaquent et stabilisent leur position : c’est la 1ère bataille de la Marne. Le front s’étale ensuite du Nord à l’Alsace. Les soldats s’enterrent, une très longue guerre de position débute.

1915 : Tout à été dit sur la guerre des tranchées :
le froid, la boue, les gaz, les repas froids, les poux, les rats, la puanteur et en plus le bombardement et la mitraille. Quand le bombardement est trop fort, certains ont des crises de nerfs : il faut les frapper. Les bleuets (les jeunes) ne savent pas s’abriter et font l’inverse de ce que leur ont appris les vieux, ceux de 30 ans et plus. Au seuil de la mort, quelque soit leur âge certains s’oublient dans leur pantalon, beaucoup appellent leur mère...Vague après vague il faut se ruer sur les tranchées ennemies. Les pertes sont énormes. « Je les grignote » dira Joffre. « Il faut saigner l’armée française » dit-on en face. Pour tenir, la gnôle, les lettres du pays, les marraines de guerre parfois.
Quand on est à l’arrière on chante « La Madelon ». Un soir d’été des années 50 après sa laborieuse journée le père L qui avait « fait Verdun » regardait « les éclairs de chaleur » précédant un orage. « Vois-tu, cela me fait penser au front, à l’arrière mais en bien plus faible : sans arrêt les éclairs de l’artillerie accompagnés d’un grondement sourd. On se disait : qu’est-ce que les copains prennent ! »

1916 : Verdun.
Le secteur de Verdun constitue un saillant, c’est-à-dire une avancée vers l’Allemagne et un point éminemment stratégique. Pour l’Etat-Major allemand, si Verdun est prise, ce sera un fantastique atout moral, et de toute façon les pertes françaises seront telles que la ville tombera avec à court terme la victoire. Sous les ordres du fils de l’empereur - le Kronprinz - on a rassemblé sur quelques kilomètres une densité d’obusiers lourds sans précédent. L’effet est gigantesque : les arbres volent en l’air, en quelques heures les poilus ne reconnaissent plus le paysage où toute végétation a disparu, des milliers d’hommes seront enterrés vivants. Quand les rescapés reviennent, hagards, ce sont des statues de boue dont les yeux ont vu l’enfer que leurs camarades croisent. Un homme (avec l’héroïsme de millions d’autres) va faire échouer le plan allemand : Pétain. Sa nomination représente un baume et un espoir pour les fantassins. Sa terne carrière militaire l’a laissé près de la troupe et c’est bien à peu près le seul général ainsi. Il essaiera de ménager le soldat, fera tourner les unités, « inventera » les marraines de guerre, ces jeunes filles qui veulent bien écrire à ces inconnus que la vie semble avoir oubliés. Courage, on les aura » dit-il. Ils tiendront. Les pertes seront en tout plus d’un demi-million de morts.

1917 : L’offensive Nivelle. Les mutineries. L’intervention américaine.
Joffre, démissionné en Décembre 1916 après une autre boucherie (la bataille de la Somme) mais promu maréchal est remplacé par Nivelle qui a fait « une brillant oral » au ministère de la guerre : oui il percera le front entre Reims et Soissons, oui on dispose maintenant de nouvelles armes, les chars d’assaut. En Avril l’offensive commence notamment sur « Le chemin des Dames ». Cette ancienne voie romaine emprunte une ligne des crêtes aux flancs escarpés, truffés de forteresses inexpugnables et mène au plateau de Craonne. En 15 jours côté français 271 000 morts et blessés. Comment ne pas céder au désespoir, à la résignation si bien exprimés dans « La chanson de Craonne »
Adieu la vie, adieu l’amour
Adieu toutes les femmes ...
C’est à Craonne, sur le plateau
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés,
Nous sommes les sacrifiés.
Plusieurs régiments se mutineront : 557 condamnations à mort dont 49 exécutions selon les chiffres officiels. Pétain, nommé général en chef, fera preuve de fermeté et tout de même d’une relative bienveillance.
Peu à peu, des troupes américaines débarquent pour combattre en unités indépendantes. Elles participent de façon symbolique au défilé du 14 juillet 1917 avec le slogan « La Fayette , nous voici ». D’ici la fin de la guerre elles auront 114 000 tués.

1918 : Clemenceau. La reprise de la guerre de mouvement. La victoire.
Le président Poincaré a nommé en novembre 17 Clémenceau Président du Conseil. Homme dur, énergique « Je continuerai de faire la guerre jusqu’au dernier quart d’heure » il fera preuve de la plus grande fermeté. Il réprimera les grèves des civils mais il parcourt le front, ce qui le rend populaire, on l’appellera « Le père la Victoire ».
En Mars les Allemands lancent une offensive minutieusement préparée en Picardie contre les Anglais et seraient vraisemblablement passés sans le secours des Français. Même chose en Avril dans les Flandres. En Mai, alors que Foch est nommé général en chef, troisième offensive allemande en Champagne, quatrième en Juillet de nouveau en Champagne mais les alliés en utilisant massivement chars et aviation stoppent l’avance ennemie, c’est la 2ème victoire de la Marne. Les occidentaux vont reprendre l’initiative. Finalement la lassitude profonde de l’arrière -des civils- les défaites de leurs partenaires ont raison de l’Allemagne qui ne peut que demander l’armistice le 11 Novembre.

L’après guerre.
L’Allemagne et la France sont exsangues mais la France - avec ses alliés - a gagné. En 1919, on signera le traité de Versailles. Si seulement l’Angleterre et la France avaient su se montrer magnanimes ! Il ne fallait pas plus compter sur Lloyd George que sur Clémenceau. On résume toutes les clauses (frais de guerre, abandon de territoires, démilitarisation etc...) par la formule « L’Allemand paiera ». Payer, avec quoi ? Le peuple allemand était aussi pauvre et meurtri que nous. En plus il fut humilié. S’ensuivirent dévaluation chômage pendant des années. Arriva un homme - abominable certes (Hitler) qui en donnant du travail leur permit de relever la tête alors que la France se réfugiait dans le pacifisme. « Mon enfance disait cet habitant de St Priest, était peuplée de femmes vêtues de noir, d’anciens combattants dont beaucoup d’infirmes. Entre eux ils parlaient du front et noyaient leurs souvenirs, leur chagrin avec des bouteilles de rouge. On n’en voulait plus de la guerre mais plus ! Et bien 20 ans après il a fallu remettre ça » Comme quoi une guerre peut en entraîner une autre. Et pourtant on s’était promis que c’était la der des der ; « Plus jamais ça ! » Ah oui ?
A la mémoire de tous les anciens combattants.
PS : Tous les témoignages sont ceux de personnes ayant vécu dans notre commune.
Texte de Jean René Dufour

 


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Le monument dans les années 20
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Fascicule de mobilisation
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Fusils en bois
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Les pantalons rouges
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Carte de combattant