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Stalag IV B
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Ecole Paris


1944 - Roger, "un p’tit réfugia" -1-

Episode 1 - 1943

Cette année là, la rentrée des classes n’en finissait pas d’arriver. Non pas que j’en étais déçu mais comme la petite chèvre de monsieur Séguin je savais que l’inexorable arriverait un de ces prochains jours. Les grandes vacances avaient commencé bien avant le 14 juillet, leur date habituelle, probablement vers le milieu du mois de juin, sans trop savoir pour quelle raison. Les temps étaient troublés dans ces années de guerre et plus particulièrement cette année 1943 qui avait été l’année du retour de captivité de mon père, prisonnier depuis 3 ans dans le camp de Dresde.

Le système de la Relève qui avait été mis en place par l’état Français, aussi impopulaire qu’il fût en France, s’était avéré une délivrance pour papa. Par chance il tombait "presque" exactement dans les conditions prévues de la convention entre la France et l’occupant allemand. Un matin Papa fut convoqué par l’administration du stalag 4B. Il se demandait bien ce qui allait lui arriver. Son esprit n’était pas très tranquille car pour obtenir sa place du cuisinier au mess des officiers du camp, il avait inventé une histoire cousue de fil blanc et prétendu, un jour où il fallait un cuistot pour la cuisine des officiers allemands, que dans le civil, avant la guerre il avait été cuisinier à Paris dans un restaurant bien connu des officiers allemands "La tour d’argent". Les Allemands avaient-ils découvert le pot aux roses ou allait-on lui reprocher de se servir trop généreusement dans les rations de ces messieurs. Oui c’est vrai, il volait. Il volait pour lui et ses copains de chambrée qui crevaient de faim, se servant sur la part des allemands avant de préparer la ration de messieurs les officiers du mess. A son grand soulagement il fut reçu par Joseph, un officier autrichien, un des habitués du mess, un type assez sympathique pour que papa, de temps en temps, lui donne un peu de "rabiot de cuisine" les jours où il y avait un peu plus que d’habitude. Joseph n’appréciait pas spécialement son état de militaire, et comme beaucoup, il aurait préféré se la couler douce en vocalisant des tyroliennes entre sa femme et ses enfants. J’ai tellement entendu cette histoire que Joseph m’était devenu comme un familier de la maison. D’ailleurs ce Joseph ne méritait-il pas ma reconnaissance pour m’avoir rendu à lui seul un père que je n’avais plus vu depuis bientôt quatre ans.

Donc Joseph sort ses documents et commence à interroger mon père :

- Alors monsieur Félix vous avez plus de 40 ans ?
- Non non je viens d’en avoir 39.
- A oui monsieur Félix, et vous avez aussi trois enfants ??
- Non deux seulement.
- Alors monsieur Félix avec trois enfants et plus de quarante ans vous êtes encore prisonnier ?? Ce n’est pas normal ça ! Vous devez rentrer avec la relève ! ! ach on va vous regretter en cuisine monsieur Félix ! ! Allez !

C’est comme ça que j’ai retrouvé mon père en mars 1943. Grâce à Joseph ! Le stalag 4B a été par la suite libéré par les soviets.

Si ce retour me rendait mon père, il mettait aussi fin à une période de liberté chérie dont je ne m’étais pas rendu compte plus tôt. Il fallut bien deux ou trois mois pour que papa reprenne pied dans la nouvelle société. Passer du front populaire de 1936 à l’état français après une défaite et trois ans de camp, çà vous remue un homme. Moi je ne me rendais pas compte de cela. J’avais juste retenu que nous quitterions Vigneux-sur-Seine, où j’avais toujours habité depuis ma plus tendre enfance, pour aller habiter à Paris. L’appartement vacant de mon oncle Marcel risquait d’être réquisitionné. Félix, disait mon oncle, prends cet appartement, comme rapatrié tu y as droit, sans ça le commissaire va le réquisitionner pour un de ces coquins. C’est comme ça que j’ai du quitter Vigneux, mes copains d’école, mes copains de cathé, et mes copains d’espiègleries en tous genres pour devenir contre ma volonté un petit parisien.

Ce n’était pas tellement Paris en lui même qui m’angoissait ni la perte de mes copains, ni même la perte de mes repères habituels comme le lac où on essayait de piéger sans succès les poules d’eau, ni le petit bois, ce taillis de sureaux entremêlés de lianes qu’on appelait viornes et qu’on fumait en cachette à l’occasion, ce petit bois où nous nous mettions en embuscade pour attaquer un isolé de la bande adverse, ni encore les fouilles, ces anciennes excavations de sables envahies d’une eau si pure et si limpide que nous allions nous y baigner quand les journées d’été étaient trop torrides. Ces baignades bien entendues étaient interdites par nos mères qui tremblaient de voir quelque voisin leur rapporter un mauvais jour, le corps noyé de leur fils. Non, l’angoisse c’était l’école. Non que je fusse le cancre de la classe, loin de là, il y en avait une bonne dizaine derrière moi, mais il y avait ce petit truc qui amusait un peu tout le monde quand j’étais vraiment petit, ce truc qui me faisait parfois butter sur les mots, doubler ou tripler la première syllabe. C’est rien disait-on. Certains disaient tu veux parler trop vite, d’autres c’est parce qu’il pense trop vite ; sûrement qu’ils avaient raison tous ces connaisseurs. Toujours est-il que ce truc bien enterré dans un coin, je ne sais où, ne me gênait pas le moins du monde pour traiter de toutes sortes de noms d’oiseaux mes copains de jeux ni pour parler de choses et d’autres dans la cour de récré ni ailleurs. Ce truc surgissait comme un virus informatique juste quand il fallait reprendre en classe la lecture à la suite de l’élève précèdent ou quand il fallait, debout à l’estrade, réciter une quelconque récitation de "ce bon La Fontaine" ou de quelque autre tortionnaire. La rentrée, dans cette nouvelle école parisienne, arriva très tard cette année là, presque à la mi-octobre. Le chemin de l’école fut aussi triste que le chemin de l’agneau que l’on conduit à l’abattoir. Je me souviens des larmes qui brouillaient tout autour de moi malgré les consolations de ma mère à mille lieues de comprendre mon chagrin. Dans la cour deux ou trois élèves inconnus tentèrent de faire ami avec moi. Paul Vacher était parmi eux mais il n’est jamais devenu un vrai copain. Tout juste un gars de ma classe. Enfin je fus admis dans la classe de monsieur Chesnais certainement un brave homme, un peu sévère comme dans ce temps là mais pas assez subtil pour repérer mon virus !! Ma pire année d’école allait commencer.

Le premier jour, à la première heure j’eus droit au cérémonial des listes d’inscription sur je ne sais quoi. Arrivé à mon tour le virus me laissa lâcher mon nom, puis mon prénom, mais à l’énoncé de l’adresse le Q de quarante trois avenue Reille refusa dans un premier temps de sortir. Puis comme pour se rattraper il sortit quatre fois de suite et coupa net le contact. Impossible de lâcher une suite. Le maître s’impatiente. C’est encore pire ! Enfin il me coule complètement avec : "il ne sait même pas où il habite celui là !" J’avais déjà trop pleuré. Dans la débâcle je ne me souviens même plus comment il connut mon adresse. Ce jour là marquait le début d’une période particulièrement désagréable de mon enfance dont je ne pouvais estimer combien de temps elle durerait ni comment elle se terminerait.

Pour comprendre la suite et la joie de ma libération, et peut-être aussi pour me libérer aujourd’hui, je dois continuer à décrire ces jours pendant lesquels l’école était devenue un calvaire ou plutôt deux calvaires. Un grand calvaire, celui de trois jours lundi mardi mercredi, le plus long. Dès le lundi matin j’attendais la pause du jeudi en me demandant comment j’allais passer ces trois jours. Combien de fautes d’orthographe m’attendaient au détour de la dictée quotidienne ? Combien de mauvaises notes pour être accusé de ne pas avoir suivi la lecture alors que je savais pertinemment où l’on en était, et que, le sifflet coupé par "le virus" je restais muet comme une carpe. Combien de divisions à deux chiffres au diviseur allais-je faire au tableau devant les bons élèves ? Dans combien de règles de trois allais-je m’embrouiller publiquement ? Heureusement Lulu Peyrat était encore plus nul que moi pour les règles de trois. Quand le maître le faisait grimper sur l’estrade je savourais la détente que me laissait le bref moment de souffrance de Lulu. Quant à la récréation, inutile de dire que j’en étais privé. Pas le temps de jouer quand on ne sait pas ses tables ! Donc dans un coin du préau j’apprenais la table des huit ou des neuf, toujours sous la menace d’un éventuel huit fois sept ? ou neuf fois huit ? lancé par le maître. Une réponse exacte m’aurait libéré pour la fin de la récré ! s’il n’était pas trop tard. Mon arme secrète c’était sept fois neuf ! Soixante trois. Je savais ça par cœur parce que c’était le surnom d’un copain d’école de ma sœur "Stéfanoff", le fils d’un russe blanc, que bien sûr tout le monde appelait soixante trois ! Sans le savoir il a du me sauver une ou deux récrés, Stéfanoff !

Le répit c’était surtout, car c’est bien connu que le malheur des uns fait le bonheur des autres, c’était quand par chance après avoir lancé dans la classe le rituel "je lis la dictée" qui nous donnait, en plus des frissons, un avant goût de toutes les occasions de fautes d’orthographe rassemblées dans si peu de lignes. Ce répit c’était la sirène d’alarme. Celle qui annonçait l’alerte aérienne imminente. Le bombardement qui aurait réduit l’école en poussière, la vraie fin de l’école Prisse d’Avesnes quoi. Sans plus attendre, la cavalcade libératrice nous projetait dans les escaliers, dans un désordre délicieux de cris, de coups de poings, de frayeur simulée, de fracas de galoches en bois, de saut de l’ange sur le dos les copains arrivés en bas de l’étage. La reprise en main du troupeau se faisait sans tarder au bas de l’escalier ; l’anarchie exubérante, les rires et les cris sans raison, les chahuts, la vie quoi, tout cela passait à la moulinette du "en rang, deux par deux et en silence " du maître Chesnais. Il restait encore un peu de bon temps propice à un chahut limité, celui du "direction les abris au pas de gymnastique". Une occasion pour les plus sportifs de foncer en avant comme des dératés pour faire crier le maître. Une autre occasion pour les nullards de s’essouffler en traînant à l’arrière malgré les stimulations du maître, une troisième pour les maladroits de se tordre une cheville ou de glisser sur une merde de chien pour relancer une pagaille vengeresse. Enfin on arrivait comme une meute batifolante et essoufflée plongeant dans l’abri des dessous protecteurs d’un immeuble de la porte d’Orléans sensés nous sauver la vie.

Le petit calvaire, lui, c’était vendredi et samedi. Le même programme mais moins long, bien que le samedi fût un jour comme les autres à l’exception de l’étude surveillée qui ce soir là n’existait pas. Alors la fin du supplice scolaire arrivait à seize heures trente pour une permission tant attendue de trente six heures, comme à l’armée quelques années plus tard.

Les semaines succédaient aux semaines sans espoir d’évasion, avec leurs dictées habituelles émaillées de douze à dix huit fautes, avec leurs divisions à deux chiffres au diviseur, avec leurs règles de trois, avec le cahier rouge une semaine, bleu l’autre, à faire signer aux parents. Évidement vu les résultats j’attendais la dernière minute, le dimanche soir pour écourter les observations qui ne manquaient pas d’accompagner la signature. Dans les cas les plus graves le lundi matin quand papa était parti au travail, je présentais ce fameux cahier en catastrophe à ma mère. Elle était beaucoup plus indulgente, elle se souvenait de son école à elle. D’une certaine maîtresse Mademoiselle Boxberger à qui j’aurais bien mis des coups de galoches, pour venger ma mère.

 













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Paris

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Galoches