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Autobus gaz
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Train Orléans
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Train à vapeur
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1944 - Roger, "un p’tit réfugia" -2-

Épisode 2 - de Paris vers Saint Priest, les 4 et 5 mai 1944

Ma libération se profila à l’horizon en mars 1944. Sur le coup je ne l’avais pas flairée. Le maître écrivit un soir au tableau, un truc à recopier sur le cahier et à faire signer aux parents. Ça on connaissait déjà ! C’était une fois pour les timbres anti-tuberculeux. Une autre fois c’était pour le Secours National. Une troisième fois pour le Souvenir Français. Alors là ça disait quelque chose comme ça :

" La croix rouge française invite les parents désireux d’envoyer leurs enfants dans des familles d’accueil à la campagne à remplir le document distribué à votre enfant et à le remettre à l’infirmière de l’école".

Le bruit courrait déjà que c’était dans le Jura !

Ce dimanche soir, en même temps que papa signait le cahier rouge j’entendis "Dis donc Gégé ça te plairait à toi de partir à la campagne ? "

Et moi je traduisais immédiatement : Et toi Gégé ça te plairait d’ ECHAPPER à monsieur Chesnais ? Et je me remémorais la phrase que mon grand père Césidio répondait chaque fois que ma mère lui proposait un peu plus de ceci ou un peu plus de cela : Ah ma fille ! tu demandes au malade s’il veut la santé ?

Le 4 mai 1944 à 9 heures du matin on s’est retrouvé devant la mairie du 14ème toute une bande de gamins des différentes écoles de l’arrondissement, sans doute plus d’une centaine. Sac au dos, étiquette autour du cou pour ne pas se perdre, larmes par ci, rires jaunes par là en route pour quelles aventures ??

Je n’avais pas onze ans et déjà pleins de souvenirs fabriqués par cette guerre. Nous allions découvrir notre Amérique à nous : La CREUSE ! !

Aux environs de midi, ou peut être plus tard, le flot des petits écoliers se retrouve sur les quais de la gare d’Austerlitz (1). Chacun s’occupe à grimper dans le compartiment d’un wagon sans trop perdre de vue ses copains de classe ou ceux de son école. Notre wagon ce n’est pas un de ces wagons à bestiaux marqué « chevaux 8 / hommes 40 » comme celui qui avait dû emporter mon père, en juin 1940, vers Dresde en Allemagne et le stalag 4B où il devait rester prisonnier trois années. Non assurément c’est un vrai wagon, normal, vert, un wagon de troisième classe, un wagon comme celui qui nous avait emmenés avec ma tante Charlotte à Royan, en juillet 1937, la première année des congés payés du Front Populaire de 1936. Nous étions arrivés à la gare dans ces autobus de la TCRP Transports Communs de la Région Parisienne. Ces bus qui semblaient avoir un chapeau melon sur la tête, avec leur gros toit bourré de gaz.

Réellement le souvenir commence dans ce wagon. Nous nous étions tous organisés pour rester groupés par école et par classe. Un instinct, peut être celui de la survie, nous disait de rester ensemble. Nous avions réussi à rester huit de la même école dans ce compartiment. On considérait déjà ceux du compartiment d’à côté comme "des autres". On sentait que la sécurité c’était ici avec Panloup et les copains de l’école, avec René Lepage mon voisin du 45 de l’avenue Reille, un galopin prêt à mille tours pas toujours innocents, que ma mère n’aimait pas que je fréquente. Le départ arriva enfin, mitigé par la tristesse de quitter le cocon familial et par l’excitation de la découverte et de l’aventure nouvelle qui m’arrivait. Adieu monsieur Chesnay. Adieu école de la rue Prisse d’Avesnes. Bonjour ? Oui, mais bonjour à quoi ? vers Pitchipoye (2) ? mais non !!

Enfin le convoi bougea et se mit en route cahin-caha. Les jeux étaient faits, il n’était plus temps de reculer. Le train roula, roula, roula, un certain temps en marche avant. Une autre fois c’était en marche arrière. Une fois il restait arrêté dix minutes. Une autre fois il restait arrêté une interminable heure. Et cela dura toute la journée. Des nouvelles plus fausses les unes que les autres circulaient entre nous. "Les boches ont accroché un wagon de munitions au milieu du train" ou encore "les anglais bombardent la voie ferrée à Orléans" et bien d’autres encore. Les plus avertis disaient : "On s’en fout y a des croix rouges sur le toit ! ! " Personne n’avait vérifié mais ça nous rassurait. Et puis on l’avait bien vu au ciné, dans les actualités, les croix rouges sur les trains si ça marchait pour les convois boches, alors ça devait aussi bien marcher pour le notre. Hé bande de cons !

À la tombée de la nuit, après avoir trouvé suffisamment de tronçons de voies utilisables, les cheminots nous avaient acheminés sains et saufs jusqu’à Orléans. La nuit sans lumière, black out oblige, se passa au milieu du triage des Aubrais tout prés d’Orléans, les uns endormis à l’étroit, suspendus dans les filets à bagages, les autres recroquevillés, pelotonnés comme des chiens frileux sur la banquette. Pour les moins fatigués le chahut continuait dans les couloirs où les accompagnateurs, épuisés par le remue-ménage de toute cette jeunesse, avaient abandonné toute idée de discipline. Quant à René, passionné de pirates et autres flibustiers, il avait pris à l’abordage quelques compartiments voisins, pillé les bombons de l’un ou l’autre, et insulté copieusement les coucous de reconnaissance allemand qui surveillaient le convoi. Il était sans doute écroulé de fatigue dans un coin de couloir ou dans les cabinets du wagon consacrant ses dernières forces à cheviller une fois de plus sa jambe de bois imaginaire, ou redressant le crochet qu’il portait en guise d’une main gauche, perdue au combat contre Barbe Noire ou Capt’n Flint. Mais peut-être que ce jour là il avait décidé d’être le chevalier de Lagardère !!

Au matin la fatigue, la faim, la soif avaient eu raison de tous. Même les plus dissipés se tenaient tranquilles devant la promesse d’un casse-croûte et une boisson chaude, dite par la force de l’habitude, café au lait. Ersatz ! La guerre c’était le règne de l’ersatz. Ersatz de café avec ersatz de lait, sucré à l’ersatz de sucre, tartine de pain noir avec dessus ersatz de beurre. On allait devenir des ersatz de mômes si çà continuait.

Sans prévenir le convoi fait juste le bon nécessaire pour renverser le café au lait puis retrouve son calme. Dans le compartiment on attend le signal du départ tout en finissant le petit déjeuner. On nous a dit que ce matin on traverserait la Loire. Chouette on l’a appris en géo à l’école, la Loire qui prend sa source au mont Gerbier de Jonc. Il n’y en a pas beaucoup d’entre nous qui l’ont déjà vu, la Loire. Moi je la connais déjà parce que j’ai fait l’exode de juin 1940 (3). Oui les mecs ! Même qu’avec ma mère on a vu sauter le pont de Gien, juste après qu’on était passé avec la voiture, de l’autre côté de la Loire !!

Le train roule lentement, régulièrement, sans à-coups, presque silencieusement. On dirait que tout le monde a compris qu’un danger nous guette. Peu à peu le nombre des voies du triage diminue, enfin il ne reste que la notre. Déjà en se penchant par la fenêtre on sent l’odeur du fleuve, un mélange dans lequel domine le fumet de la vase. Ça me rappelle Vigneux et la chasse aux poules d’eau. Comme ça me semble déjà loin Vigneux ! Ça y est, la locomotive est engagée sur le pont. Jusque là tout va bien. Chacun, l’un après l’autre, les wagons s’engagent et glissent lentement vers l’autre rive. Enfin c’est notre tour. De la fenêtre côté gauche on voit directement le flot du fleuve qui s’écoule sous le wagon. Du côté droit les copains voient eux aussi l’eau quelques mètres plus bas qui s’écoule tranquillement vers l’aval. De chaque côté, par la fenêtre, on voit ce train comme une longue chenille verte qui traverse sur un chalumeau de paille. Soudain c’est la révélation, presque la panique, on ne voit pas le tablier du pont ! Nouveau canular "Les mecs regardez, y’a pas de pont !!! On roule juste comme ça, sur les rails !!". Tout le monde serre les fesses en attendant de revoir la terre ferme. Sauvés ! le wagon a repris pieds sur l’autre rive, nous avons franchi la Loire. Ouf !

C’est bien connu la Loire c’est la frontière entre le beau temps et le mauvais. C’est aussi à cette époque la frontière entre deux mondes. Le moche et boche au nord, le chouette au sud. Le train repart au petit trot, comme libéré d’un monde pourri et vaincu. Pour la première fois les prairies sont vertes, les haies sont fleuries, les pissenlits font des parterres jaunes entre les pattes des vaches qui elles aussi ont changé de couleur. Le train court dans la campagne comme "Loulou chien" quand il arrive à s’échapper en rongeant sa corde. Loulou chien c’est notre chien, un fox à poil dur, un dur tout court. Il va me manquer mais tant pis. Le train court. La locomotive lance des gros nuages de fumée blanche. Les escarbilles nous rentrent dans les yeux. On se bouscule pour être à la fenêtre. On veut voir, tout voir. Voir comment va être notre nouveau domaine. Le train saute des ruisseaux, enjambe des vallées, plonge dans des tunnels, crache ses poumons dans les montées. Insensiblement le train monte. Le temps passe. Le chahut a fait place à la curiosité. Les plaines cèdent peu à peu la place à un paysage vallonné parfois à de véritables collines. Les champs de blé à perte de vue sont restés loin derrière nous. Ici on aperçoit des petits prés à flan de coteaux avec quatre ou cinq vaches tranquillement occupées à paître l’herbe fraîche et tendre de ce printemps. Les vaches ne connaissent pas la guerre, elles ! Les parcelles sont closes de haies vives avec par ci par là, dans la haie, un drôle d’arbre bien plus grand, bien plus haut que les autres et terminé tout en haut par un plumeau de branches. On dirait le plumeau de maman quand elle fait les toiles d’araignée. J’apprendrais plus tard qu’on appelle ça "chêne de rive", mais là je les trouve drôles les arbres en plumeau. Les vaches aussi ont changé. Des comme ça j’en avais jamais vu. Des vaches rouquines ! Rouquines comme les cheveux en bataille de Yette, une amie de ma mère à Vigneux. Ça alors, des vaches rouquines.

- M’sieu, M’sieu c’est quand qu’on arrive ???
- Encore un peu de patience ça vient !!

Maintenant les collines sont de vraies collines, hautes, vertes, boisées de genévriers, de hêtres, de châtaigniers, de chênes et de rares épicéas, nous longeons les monts d’Ambazac. Le train tortille entre collines et vallées. Je ressens encore l’humidité et la fraîcheur de ces fonds dans lesquels coulent, sous les saules tordus de vieillesse, des ruisseaux paisibles dont l’eau brune qui semble toute rouillée fait surgir des rêves de pêche miraculeuse aux écrevisses. Bientôt je découvrirais ces terres incultes dans lesquelles on "boule" jusqu’aux genoux si par maladresse on ne vise pas la bonne touffe de jonc pour poser le sabot. Je ne sais pas encore que je traverse mon pays d’accueil, que ce petit coin de Creuse sera celui où un jour j’aurais mes souvenirs, ma nourrice, mes amis, ma maison. C’est dans ce pays tranquille qui défile sous mes yeux, mais je ne le sais pas encore, que mes enfants trouveront eux aussi, un jour, tout comme moi, leurs racines.

Les pentes se font plus douces, le train moins poussif bien qu’à bout de souffle, regagne un peu de vigueur à la faveur de la descente. Enfin, de plus en plus lent, épuisé, dans un grand soupir il laisse échapper par son sifflet fatigué ce qui lui reste de force en un long et dernier Tuuut tuuut. Il rend finalement son dernier soupir en gare de Guéret, dans un énorme nuage de vapeur blanche accompagnée de cette odeur disparue maintenant, celle des trains à vapeur, un mélange de cendres, d’escarbilles, de vapeur d’eau et de souvenirs !!

 






















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Barbe-Noire
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Sabot
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