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Bus à gazogène
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Chaudière


1944 - Roger, "un p’tit réfugia" -3-

Épisode 3 - Après le train, l’autocar vers Saint Priest la Feuille, les 5 et 6 mai 1944

Tout à coup la ribambelle s’excite, se bouscule, se rue qui sur un sac, qui sur une valise pour être le premier dehors. Les jambes devenues inutiles pendant ce long voyage retrouvent tout à coup leur activité et quelle activité. Il y a des mômes qui courent partout comme pour chasser l’ankylose de ces deux derniers jours. Les moniteurs ont bien du mal à maîtriser le tumulte qui finira, par la force des choses, à cesser tout seul faute de repères. Dans un calme très relatif la troupe embarque de nouveau dans des cars brinquebalants, direction le sanatorium de Sainte Feyre.

De l’arrivée à Sainte Feyre, du repas du soir, de la nuit passée dans les dortoirs, je ne me souviens plus de rien. Je crois que le sommeil de la nuit a tout effacé tellement j’étais épuisé du voyage. Malgré le chambardement nous, ceux de la rue Prisse d’Avesnes, étions restés groupés.

A l’heure du tri définitif, le lendemain matin, après le petit déjeuner en sortant des lavabos, un moniteur inconnu me tombe sur le poil.

- T’es pris toi ?
- Non m’sieu mais !! et mes copains ??
- Bon, va les chercher !!

Panloup n’a pas eu de chance ce jour là !! Il était aux cabinets !! Quand on l’a revu, il partait avec ceux d’un autre groupe pour Bourganeuf.

Adieu Panloup, bonne chance !

Nous, c’était le groupe de monsieur Guérin. Avec nous il y avait ceux du 12 de la rue d’Alésia et d’autres de la rue de l’Ouest et de la rue Vercingétorix. Pas des copains mais des gars de notre quartier. Ça nous rassurait les uns les autres car on voyait bien que les groupes devenaient clairsemés et qu’ils partaient dans toutes les directions. Avec notre car bancal, par des routes étroites, désertes, et tortueuses comme on n’en fait plus, nous allions à Saint Priest-la-Feuille, comme nous avait dit Monsieur Guérin (dites saint Priééé, pas prièste ça fait parisien !). Après quelques kilomètres une nouvelle cohésion s’était faite dans le car. Le chahut, c’était un moyen de nous rassurer, un moyen de recréer un nouveau groupe. Monsieur Guérin, malin, laissait faire.

Le gazogène donnait des signes de faiblesse, le vieil autocar devenait poussif en attaquant la dernière côte, juste avant l’entrée du bourg de Saint Priest-la-Feuille. On apercevait déjà du côté gauche du véhicule, le clocher de l’église Saint Laurent qui pointait dans le ciel bleu de ce samedi 6 mai 1944. Dans le car l’arrivée imminente avait déclenché un joli chahut. Une quarantaine de galopins de 10 à 15 ans déchaînés scandaient en choeur sur l’air des lampions "Saint Priest !!! Saint Priest" ponctué de "boum boum boum" frappés en cadence sur le dossier des sièges déjà mal en point. Sans doute sentions nous instinctivement que ce groupe formé au hasard du voyage, ce groupe qui nous avait réunis et protégés, allait se dissoudre et laisser chacun de nous face à notre destinée ?? laquelle ??

Passé l’église, la légère déclivité rendit du souffle à notre véhicule qui finit par s’immobiliser dans la cour de l’école des filles. Bizarrement la descente se fit dans le calme et en ordre, réaction sans doute due à la « trouille » que personne n’avouait mais qui personnellement me nouait l’estomac. Il y avait foule dans cette cour d’école ! Tous des gens qui, nous allions l’apprendre dans peu de temps, seraient "nos patrons". Pour l’instant l’important c’était cette bonne odeur qui s’échappait de la cantine et venait nous flatter l’odorat. Après deux jours de voyage au régime casse-croûte, cette bonne odeur de blanquette de veau qui flottait dans l’air me réjouissait d’avance.

En silence et en rangs comme ça se faisait dans ce temps là, la compagnie "do p’tit réfugia" s’installa aux tables qui nous attendaient. Dans un coin de la cantine je repérais la chaudière bien astiquée où mijotait le repas qui sentait si bon. Mon copain René qui à Paris habitait l’immeuble voisin vint s’asseoir à côté de moi. Nous espérions rester ensemble le plus longtemps possible, voire aller chez le même "patron".

Le repas était bon : de la blanquette de veau avec de grosses patates qu’on écrasait délicieusement dans la sauce à la crème avant de les engloutir et du pain BLANC ! Il y avait même du rabiot pour les plus goinfres, pour les plus privés, on était dégoûté des rutabagas de la cantoche de Paris. Peu à peu, pendant que nous étions occupés à avaler notre blanquette, calmement des gens entraient dans le réfectoire comme pour assister au repas des fauves du zoo de Vincennes, ou comme nous l’avait dit notre maître républicain, pour assister à Versailles au repas du Roi Soleil. Nous mangions. Ils choisissaient. La loterie tournait sa roue !

Pendant que nous nous occupions à faire disparaître la blanquette, la salle se remplissait de tous ces gens qui nous attendaient dans la cour. C’est là que le destin allait décider !!

Nos "patrons" examinaient attentivement les nouveaux arrivés en quête de l’oiseau rare qu’ils allaient adopter pour un temps. Déjà j’entendais des mots comme : "la petite là bas elle a l’air bien gentille !!" ou "celui-là qui rigole, il a une bonne tête". Un grand gaillard, maigre et haut sur pattes avec des grosses moustaches noires lança : "J’en veux un grand, un fort, un qui puisse m’aider !!". Du coup je repiquais le nez dans mon assiette bien que je ne courais aucun risque vu mon gabarit d’ablette.

Deux sœurs, jeunes, belles, douces, coquettes, ces deux jeunes filles m’avaient repéré.

- Toi petit tu veux venir chez nous ??
- Y’a mon cousin m’dame on voudrait bien être ensemble ??

Mon cousin c’était une combine montée dans le train avec René pour essayer de rester ensemble.

- On ne peut en prendre qu’un, qu’elles disent !
- Moi m’dame je veux bien !!!

C’était René ! Le salopard flairant la bonne affaire n’hésitait pas à trahir notre accord. L’avenir révéla qu’il avait vu juste car son séjour fût celui d’un coq en pâte dans cette famille en mal d’un garçon. Là, les dés étaient jetés !! j’étais seul !!

Mon tour arriva. Il s’appelait Raymond et elle Odette comme ma sœur, ça commençait bien.

- Tu veux venir "au Grand Breuil". Tu seras bien avec nous tu verras qu’elle dit l’Odette avec l’accent chantant et nasillard du limousin.

C’est elle, l’Odette, qui m’avait repéré elle me l’a dit plus tard. T’étais si beau, t’avais l’air si bien élevé que j’ai dit à Raymond "Prends celui là, tu verras je te dis qu’il est bien".

Alors adieu les copains, à un de ces jours à l’école ! Bonjour les larmes Maman ! Maman ! Qu’est-ce qui m’arrive ! ! !

Je me suis retrouvé en quelques instants sur la route du Grand Breuil entre Odette et Raymond. Un des deux portait mon sac à dos et moi je fondais en larmes !!! et comme çà pendant quatre kilomètres !! Ils avaient beau me parler, me rassurer, je n’entendais rien tout occupé à mes larmes, même les kilomètres, je ne m’en aperçus pas.

Encore une fois malgré les encouragements « du » Raymond et « de l’ » Odette les larmes me gâchaient le paysage. Je marchais entre eux deux. Raymond poussait son vélo à la main. Ils parlaient entre eux une langue que je ne comprenais pas. A moi ils s’adressaient en français mais en gardant l’intonation de leur langue. La route était longue pour aller au Grand Breuil. Les gens d’ici n’y prenaient pas garde, ils avaient l’habitude de marcher loin et longtemps depuis toujours. La route goudronnée était restée derrière nous depuis un moment. Puis en suivant la route de terre, nous avons traversé un village, Le Monteil, les gens disaient "Tchi k’aille ko ptio" (4) des fois l’Odette leur répondait plein de choses que je ne comprenais pas. D’autres fois elle disait seulement "T’io vezé be ! K’e lo pti réfugia d’la Marie" (5) et on continuait la route. Après quatre kilomètres la route descendait vers les premières maisons du village. En contrebas à gauche, d’un chemin creux monte la voix d’une femme. Elle est ronde et tout en noir. "Hiééé là là !! coume o est brave ko petio" (6) qu’elle dit.

Moi brave ? qu’est-ce qu’elle dit celle là !! Je ne suis pas brave je pleure comme une fontaine. Encore quelques centaines de mètres et on arrive dans une cour de ferme où la volaille se promène, va et vient en toute liberté. L’Odette nous quitte. Surpris, je comprends alors ma méprise. Raymond et Odette ne sont pas mari et femme. Ce sont seulement deux voisins, deux enfants du village élevés ensemble depuis leur enfance. Raymond m’emmène voir sa mère. Elle est occupée dans la chaudière (7) à préparer "la brenade au goret" C’est là que je fais connaissance de Marie.


NOTES
1.Austerlitz une des 5 gares de Paris
2.Pitchipoye : La rumeur disait que les déportés allaient à Pitchipoye un pays mythique où ? on n’en savait rien !!
3.En juin 1940 les civils ont fui en masse les villes devant l’arrivée des troupes allemandes.
4.qui c’est ce petit ? (c’est le patois creusois un patois d’Occitan)
5.Tu le vois bien c’est le petit réfugié de la Marie
6.Comme il est beau ce petit.
7.C’est un petit bâtiment dans lequel il y a un grand chaudron pour faire cuire la nourriture des porcs.

 























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Saint Priest la Feuille

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Vélo