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attelage et tombereau










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le faucheur

































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retour du champ
carte postale


1944 - Roger, "un p’tit réfugia" -5-

Épisode 5 - le Grand-Breuil : MONET

Tous les jeunes des environs l’appelaient Monet, un diminutif amical pour son prénom « Raymond. ». Il était le seul garçon de Marie et Chette. Il avait eu un frère aîné qui était décédé vers l’âge de 18 ans. La diphtérie, « le croup » comme disait Marie, l’avait emporté bien avant la guerre. C’est lui, Monet, avec Odette, qui m’avait « choisi » le jour de notre arrivée à l’école de Saint Priest la Feuille. Je pense qu’il avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans. Le premier matin de mon premier jour au Grand Breuil, après une bonne nuit dans le grand lit de plumes, matelas, édredon, oreillers, tout était en plume, je m’étais réveillé bien reposé de toutes ces fatigues et des larmes du voyage. A dix ans et demi c’était un peu dur de se retrouver seul parmi des inconnus. Après un semblant de toilette j’avalais mon petit déjeuner : lait de la maison, pain blanc maison et un peu de cacao pour donner de la couleur au bol de lait. Raymond m’attendait dehors. C’était déjà l’heure d’atteler les bœufs et d’aller couper du trèfle pour les vaches qui attendaient tranquillement dans l’étable. Pendant que Raymond faisait des tours savants avec les courroies de cuir du joug, je regardais comment faire pour lier les bœufs par les cornes après cette pièce de bois qu’il leur posait sur la tête. Bientôt il m’apprendrait à en faire autant, çà j’en étais sûr. Après, il avait attelé le tombereau, mis une faux dedans et dit en se tournant vers moi « bien alors tu montes ? ». Bien sûr que je montais, c’était bien mieux qu’un tour de manège de monter dans le tombereau. À peine en route chacun appuyé de son côté de la charrette, Raymond se mit à siffler une ritournelle dont je me souviens encore. J’ai su plus tard que çà s’appelait « bruyères corréziennes ». Il la sifflait souvent cette chanson quand il menait les bœufs, parfois même il chantait « quand la bruyère est fleurie au pied des Monédières !! Qu’ils sont loin les soucis qu’on les gens de Paris !!! » Comme il avait raison.

Avec lui j’ai appris un tas de choses que les petits parisiens ignorent complètement. D’abord le nom des lieux. Je découvris que la campagne n’était pas un vaste territoire anonyme. Chaque endroit avait un nom, pas une adresse comme à Paris mais un nom. Ici c’est « à l’étang », plus loin c’est « à vinchère », ailleurs c’est le « au peu du jus », un moyen de s’y retrouver quoi. D’autres jours, perché dans le tombereau il lançait à l’intention des bœufs un « arrête te » pour me montrer dans une haie un nid de merle et disant avec son accent chantant du Limousin « A Vieux, l’as-tu vu çui là ». Et moi j’écarquillais les yeux pour apercevoir les œufs verts tachés de brun, blottis sur la mousse, au creux d’un nid de brindilles et de boue séchée. D’autres fois il me signalait le nid rudimentaire d’une tourterelle fait de quatre brindilles. Là on jetait un coup d’œil furtif pour ne pas effrayer l’oiseau. En continuant le chemin il m’expliquait qu’elles étaient rares et qu’une tourterelle, si elle se savait découverte, abandonnait presque toujours son nid. Mais ce jour-là, mon premier jour de petit paysan, je regardais Raymond avec admiration couper de larges andains de trèfle, de cette grande faux qui semblait voler sur l’herbe tendre. Tout à coup, sous le passage de la faux, apparaît un nid de perdrix dans lequel une quinzaine d’œufs couleur de sable, tachetés de roux, attendent le retour de l’oiseau. Hélas c’est déjà trop tard car sans l’abri du trèfle pour la dissimuler à tout ce qui court les prés pour se nourrir, la couvée serait perdue. Alors sans états d’âme on récupère les œufs qui finiront en omelette !

C’est avec Raymond que j’ai appris les rudiments du braconnage. Pendant ces temps de guerre il était formellement interdit par les allemands de posséder une arme à feu. Bien sûr, tous les gens avaient gardé leur fusil, le beau, celui de la manufacture de saint Étienne. Seules les vielles pétoires des vieux fusils à broche dont on se servait peu ou plus du tout, avaient été remises « aux autorités » en attendant que la fin des conflits permette de les récupérer. L’arsenal de braconnier ne se limitait pas au fusil « simplex » calibre 12 ou 16 de Saint Étienne, il y avait aussi les nasses, sortes de piège pour les poissons qu’on mettait le soir dans la rivière, les plus grandes pour la Gartempe, les plus petites pour les petits ruisseaux sans nom, mais non sans truites. Mais l’outil majeur du braconnage en rivière c’était le tramail, un filet de pêche triple, trois rangées de filet successif, chacun avec des mailles de tailles différentes. Ça les Allemands n’en avaient rien à faire mais pas les gendarmes français. C’est d’eux qu’il fallait se méfier alors on s’en servait discrètement, sans même en parler aux voisins.

Pour la maraude aux poissons j’ai relevé une ou deux fois des nasses avec Raymond. Uniquement celle dans les ruisseaux parce que Marie avait une telle peur de me voir noyer que la Gartempe m’était interdite. On attrapait des poissons blancs quelque fois mais surtout des truites, de la fario, de la vraie, de la sauvage. Comme beaucoup d’enfants, je rechignais quand il y avait du poisson à table, alors quand Chette qui lui se régalait de truite frite à la poêle me disait entre deux bouchées : « Mange donc petit, t’en n’a pas des comme çà à Paris » et qu’il reprenait ; « La truite c’est le meilleur des poissons » moi je pensais dans ma caboche de gamin : « y dit ça parce que y a rien que ça qu’on attrape ici ! ». Maintenant j’ai compris ! C’est trop tard il n’y a plus de fario !

À vrai dire je préférais le gibier. Pour chasser Raymond avait besoin d’un complice. Avec mon air de gamin innocent c’est moi qui en faisais office. C’est moi qui transportais sous ma grande cape de berger le fusil cassé en deux. Le canon pendant d’un côté, la crosse de l’autre et la bretelle tenant les deux morceaux passée à cheval autour le cou. À peine le troupeau arrivé dans le pré, Raymond apparaissait comme par enchantement après avoir fait un grand détour dans les terres sans s’être fait remarquer. Il remontait le fusil et en route. Crapouillot le chien de chasse de race indéfinissable le précédant, ils disparaissaient tous les deux. Dire que personne n’entendait le coup de fusil, ce serait faux. Mais personne ne savait d’où ça venait. Après un certain temps, des fois longtemps, Raymond réapparaissait et moi je me précipitais pour savoir « c’est quoi ? ». Alors je rentrais à la maison, suivant la Mouton, la Blanche et les autres, en évitant les bouses qu’elles laissaient tomber en route. J’avais toujours l’air aussi angélique et innocent malgré le fusil dissimulé sous la cape.

C’est comme ça que passait le temps, au grand Breuil en 1944 entre Marie, Chette et Raymond !

 


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nid de merle
photo internet

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catalogue Manufrance
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truite fario