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Gustine tricote
































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au Grand-Breuil


1944 - Roger, "un p’tit réfugia" -6-

Épisode 6 - le Grand-Breuil : LA GUSTINE

« Le diable ta saloperie ! Ça a un sécateur empoisonné dans la gueule ces bêtes-là ». Ou encore « La chèvre !! C’est la vache du pauvre ! ». Voilà tout le bien que pensait Chette des chèvres de la Gustine !!

La vache du pauvre ! Le mot était lâché, comme une insulte. Pourtant il n’était pas méchant Chette. Il jugeait avec ses mesures à lui, celle d’un homme qui avait travaillé comme une bête et économisé depuis toujours. Alors celui qui était pauvre c’est sûrement qu’il ne travaillait pas assez.

La Gustine c’était un personnage énigmatique pour moi. Bon, Chette avait décidé qu’elle était pauvre, à cause des chèvres sans doute, il savait bien lui. Mais moi je ne comprenais rien à cette femme. D’abord qu’est-ce qu’elle faisait au Grand Breuil ? Je sentais bien qu’elle n’était pas d’ici tout en y étant quand même. Pas d’ici à cause de son allure. Non elle n’avait rien d’un mannequin, elle était petite ronde et si elle n’était pas en noir comme les femmes du village elle ne brillait pas par des couleurs vives ou printanières. L’ensemble tirait plutôt sur les marrons ou les gris, pas voyant du tout, quoi. Ce qui me choquait le plus c’était sa voix. Un peu haut perchée, distinguée, un langage riche et différent des gens d’ici et pourtant elle parlait le patois ! Mais sur un autre registre. À l’entendre, je sentais que ce n’était pas sa langue maternelle. Je n’ai jamais su d’où elle sortait mais dans ces temps de guerre tout était possible. Donc je l’avais cataloguée comme une dame des villes, revenue en campagne à cause de la guerre. D’ailleurs le mystère s’épaississait, du moins pour moi, à cause de son mari. C’était un grand et maigre bonhomme que je rencontrais souvent avec une hotte sur le dos dans laquelle il ramassait de l’herbe pour les lapins. Chette devait avoir raison, il fallait être pauvre pour aller aux « rabanets » pour les lapins, nous on leur donnait comme aux vaches, une poigne de trèfle ou de maïs (des bigarreaux qu’on disait). Pour corser le mystère les gens l’appelaient Milord ! Je n’étais pas grand mais je savais ce qu’était un « milord ». Je n’imaginais pas qu’il fut anglais, mais peut-être un riche de Paris ou d’ailleurs tombé dans la débine à cause de la guerre. À vrai dire les deux, Gustine et Milord, m’intriguaient parce qu’ils dénotaient dans l’ensemble des gens du Grand Breuil. D’abord, ou en plus, leur maison n’avait rien à voir avec les nôtres en pierres de granit jointées de chaux blanche. Elle était d’un aspect plus moderne sans pour autant être comme les maisons de ville. Et on disait d’eux qu’ils habitaient « au château » !

La Gustine se promenait le long des chemins avec ses aiguilles, son tricot sous le bras et ses quatre ou cinq chèvres à l’heure où les bergers et bergères gardaient leurs vaches au champ. On la rencontrait plus généralement dans les chemins sous le château. C’était un entrelacs de chemins creux bordés de haies épaisses qui délimitaient quantité de petites parcelles. Ces haies étaient un paradis pour les chèvres de la Gustine ! Jamais elles ne touchaient le moindre brin d’herbe ; « c’est très délicat une chèvre » qu’elle disait la Gustine, « elles ne mangent pas là où on a marché ! » qu’elle ajoutait. Tiens donc ! Ses chèvres elles s’empiffraient des feuilles tendres, des pousses fraîches de toutes ces sortes d’arbustes qui poussaient là dans les haies depuis des générations de bergers. L’herbe elles en avaient rien à faire, elles préféraient casser et arracher des rameaux en tournant la tête de notre côté avec un air narquois, comme pour se foutre de nous avant de se redresser une nouvelle fois sur les pattes de derrière pour aller saccager un peu plus haut encore. La Gustine ne voyait pas ! Elle tricotait et bavardait de tout et de rien avec le berger ou la bergère que ses chèvres étaient en train de piller, histoire de détourner l’attention. Chette, lui, çà le faisait raller rapport aux trous dans « les gorses » (les haies) par où les vaches risquaient de s’échapper. En vérité ça n’arrivait jamais qu’elles sautent par là ! Mais ça lui faisait un sujet de bougonner. Les chèvres ça véhiculent une réputation sulfureuse depuis très longtemps et celles de la Gustine ne faisaient rien pour m’en dissuader. Par exemple, imaginez-vous qu’au Grand Breuil on était très méfiant en ce qui concernait les champignons. Jamais on n’aurait pris le moindre risque. Quand du bout du sabot ou de son bâton, on effleurait un de ces bolets qui virent au bleu de Prusse, « Pwa bodiasse » vite on l’écrasait comme si le diable allait nous sauter dessus. Les chèvres, elles, sans problème broutaient ça avec délice, avec un air hautain et malicieux, avec une immunité qui portait à croire que toutes ces histoires diaboliques qu’elles traînent derrière elles étaient pure vérité. Je croyais comme tout le monde qu’elles étaient immunisées, va savoir avec les chèvres !

Malgré ces impressions sur la Gustine et le Milord je devais me rendre à l’évidence : comme beaucoup de petit propriétaires creusois, eux aussi avaient recueilli des p’tit réfugias. Deux même. Un l’appelait Tante ! C’était Roger Méraud. Son grand père Charles avait une petite propriété au Grand Breuil, juste en dessous de chez nous .Celui-là nous l’appelions entre écoliers Néron ou nez rond. Moi je l’appelais comme les autres sans trop savoir pourquoi ni d’où il tenait ce nom ? Aujourd’hui d’ailleurs ce n’est pas encore éclairci. C’était peut-être une malice de gosse qui avait déformé Méraud en nez rond. C’était peut-être dû à son nez planté comme un menhir au milieu de sa figure, ou encore parce qu’il était très fort en histoire de France et connaissait les dates par cœur. Jamais Monsieur Bourrat, notre Maître d’école, ne manquait l’occasion de lui laisser jeter à haute voix dans la classe un « 1515 m’sieu » en le pointant du doigt s’il nous parlait de Marignan, ou un « 1492 M’sieu » quand il était question de Christophe Colomb découvrant l’Amérique. Bref Néron c’était un véritable calendrier historique.

Le deuxième petit réfugié c’était Jules. Un gamin d’une dizaine d’années. Lui sortait de la banlieue, de la ceinture rouge de Paris un coin du genre Stains ou Aubervilliers ou La Courneuve. Il était un peu « chéti » c’est à dire un gamin qui fait des tours, des bêtises mais pas toujours des bêtises innocentes. À part m’avoir refilé ses poux dans un échange de bérets il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Ah ces poux ! c’est Marie qui s’en était rendu compte. « Tu te grattes bien mon petit » qu’elle me dit un jour. Je crois que je ne m’en rendais même pas compte. « Vous croyez Madame Roby ? ». Viens ici « qu’y guette si t’as d’là braula ! ». Après deux ou trois tours de peigne fin ! « Hié là là Marie Fotau » Mais où t’as attrapé çà mon petit. Ce n’est pas sur le coup que je me suis rappelé l’échange des bérets !

Ben ! je crois que j’ai joué l’autre jour avec Jules et qu’il a pris mon béret ! J’avais honte d’avoir des poux et peur d’en donner à tout le monde ! Pensez Chette avec des poux ! Il aurait donné "vieux !". Mais avec Marie tout s’arrangeait en douceur ! En quelques jours la lotion magique avait fait son œuvre. Pas de marie-rose, pas de produit du pharmacien non plus ! D’abord il était trop loin pour y aller pour quelques poux. Les frictions de vinaigre de cidre maison les tuèrent tous en quelques jours. Bien sûr je sentais un peu la salade parce qu’il ne fallait pas rincer, et aussi ça piquait un peu le cuir chevelu, mais ça vous laissait les cheveux d’une douceur !

Pour en revenir aux chèvres de la Gustine il fallait absolument que je parle de ce fameux Néron parce qu’il avait aussi du savoir sur les chèvres ! Oui Néron, qui sentait parfois la chèvre parce qu’il avait trainé à l’étable pour un oui ou pour un non avant de partir à l’école, Néron reconnaissait quand une chèvre était en chaleur. Des fois, sur le chemin de l’école Néron lâchait : « je crois qu’il y a la Babette (ou une autre) qu’est au bouc ». Alors là on savait que demain ou après-demain on allait se marrer !!

Ça ne manquait pas d’arriver. Un beau matin alors que toute la bande d’écoliers passait devant chez la Gustine on voyait Néron sortir du « tail dla biquas », l’étable aux chèvres, tirant une bique récalcitrante au bout d’une corde de chanvre patinée par l’usage autant que par le fumier. En chèvre indépendante et bien emmerdante, elle refusait d’avancer, tirait à droite, tirait à gauche, mais jamais dans le sens souhaité. À sa décharge il faut dire que la pauvre bête, habituée à la liberté totale toute l’année, ne connaissant aucun licol, se demandait ce qui lui arrivait. C’était pourtant simple. Gustine avait des chèvres , pas de bouc. Çà mange pour rien les boucs ! Alors le moment venu il fallait en trouver un pour « satisfaire la nature ». Un bouc il y en avait un à La Feuille, un village juste à côté de notre école à Saint Priest, donc ce jour-là biquette allait nous accompagner à l’école. Quatre kilomètres à pied parmi la troupe des écoliers. Coincée dans le flot elle suivait sans faire d’écarts entourée d’une ribambelle de gamins piaillards, sans doute impressionnée par l’escorte. Arrivés à l’école, Néron l’accompagnait chez celui qui avait le bouc à La Feuille et retournait vite en classe en traînant son odeur jusque sur le banc. On reprendrait biquette ce soir après la classe pour la ramener avec nous au Grand Breuil. Enfin si tout allait bien !

Parce que des fois rien n’allait plus. Un soir on arriva pour récupérer biquette qui avait passé la journée avec son amoureux. Ben mes p’tits : « le bouquin il a biqué hier et aujourd’hui il a rien voulu faire ! » qu’il nous dit le patron du bouc. Faudrait la mener « au Cou » un village à côté, là il y a un bouc. Bon on s’en va donc « au Cou » ! à un bon kilomètre. Là on trouve le bonhomme au bouquin. Ah mes p’tits le bouquin il a biqué ce matin et il est fatigué. Faudrait aller « au Dru » voir le bouc de chez « la vieille je sais plus qui ». Le temps passait, on n’avait pas de montre, nous les enfants dans ce temps-là. On se questionne un peu avec Néron et va, en route pour le Dru ! Encore un bon kilomètre ou plus ! Néron avait toujours quelque histoire à raconter du coup on ne voyait passer ni le temps ni les distances si bien qu’on finit par arriver au Dru. Là même histoire ! Le bouc est en panne de je ne sais plus quoi ! Mais il y a un bouc à Bridiers qu’il dit le vieux. Alors c’est là que je réalise la gravité de la situation. Bridiers je connais, c’est tout près de La Souterraine, même qu’il y a des souterrains qui vont jusqu’au Grand Breuil. C’est Marie qui me l’a dit !! Bridiers c’est loin. Panique, à quelle heure on va rentrer au village ?

Alors là on fait demi-tour en vitesse. Pour rentrer au village nous avons sept ou huit kilomètres à faire si ce n’est pas plus. Il ne faut pas traîner, nos patrons vont se demander ce qui nous est arrivé. On espère que nos copains de classe leur ont dit en passant qu’on revient avec la chèvre à Gustine ! Enfin vers huit heures, à l’heure anglaise, on arrive chez nous bien fatigués. Personne ne gronde. « Enté que t’erra passa » où étais-tu ? qu’elle dit Marie en laissant échapper un soupir de soulagement « i me faguait do mova sang » je me faisais du mauvais sang ! "C’est la bique à La Gustine !! madame Roby !! Elle est « verte ». On a du courir les boucs avec Néron ; celui de la Feuille, il a pas voulu biquer !"

 


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les clapiers

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l’enfant et le chevreau