La classe de Monsieur BOURRAT, instituteur de 1944

1944- La classe de monsieur Bourrat

En apparence monsieur Bourrat semblait être un maître très sévère
. Comme les autres élèves, je redoutais un peu de passer dans sa classe malgré ce que les « grands » nous disaient de leur maître pour atténuer notre trouille et nous mettre en confiance. C’était un homme encore jeune, sans doute la quarantaine, le maître d’école typique de la troisième République : à la fois maître d’école, secrétaire de mairie et aussi le conseiller pour les affaires de la vie courante.
Comme beaucoup d’autres maîtres, monsieur Bourrat était anticlérical.
Il y avait une église, comme dans tous les bourgs des environs, mais pas plus de curé là qu’ailleurs. La population avait déserté les églises depuis belle lurette et, s’il y avait encore des catholiques pratiquants dans ce pays, ils étaient rares ou bien très discrets. Donc point de curé, point de conflit.
Pour bien comprendre la position de mes compatriotes creusois, il faut savoir que cette belle province de « la Marche » ( les Marches étant en vieux français les territoires frontaliers), fut au cours de son histoire trop souvent « libérée ». Certaines fois, c’était par les gens du bon roi catholique de France, d’autres fois ce fut par les anglais ou encore par de vertueux huguenots réformateurs ; à la fin « le pauvre homme n’en peut plus », comme disait La Fontaine et les pauvres gens pillés de droite et de gauche mirent tout le monde dans le même sac, le Bon Dieu et ses sacrements par dessus !!
Tranquillement et sans remords, ils s’en allèrent balancer le tout « au peu ».

C’est donc le 1er octobre 1944 que je rentrai dans la classe de monsieur Bourrat, discrètement et pas trop rassuré. Avant d’être admis dans sa classe, j’avais eu droit, comme tous mes copains, au cérémonial du « dépistage » : en rang par deux, le béret dans la main gauche ou dans la poche, nous attendions que le maître examina chacun d’entre nous. Montrer les mains dessus, montrer les mains dessous, écarter deux ou trois mèches de cheveux pour voir si quelques « braulas » ne s’y camouflaient pas. Les bons pour la classe allaient se mettre en rang, les autres allaient se laver correctement les mains à la pompe de l’école ; quand aux pouilleux, si il y en avait eu, ils auraient été renvoyé chez eux pour se faire épouiller avant de remettre le nez dans la cour de l’école. Mais par bonheur il n’y en avait pas et certains galopins étaient bien dépités de ne pas avoir de victime à clouer au pilori des « pouilleux » !!
Autre règle d’or à cette époque : pas de mixité. Les filles avaient leur école un peu plus loin, une école quasiment neuve. Elle avait été voulue et faite par le maire communiste de Saint Priest la Feuille, monsieur Coulon. Je le dis pour honorer sa mémoire, bien que je ne l’ai pas connu. Mais c’était un homme très admiré de ses concitoyens, un homme de convictions sincères qui lui valurent de mourir au camp de concentration de Buchenwald le 18 février 1945.
Nous les garçons, nous restions dans notre école, derrière la mairie.
Monsieur Bourrat, comme pratiquement tous les maîtres de campagne, avait fort à faire avec sa classe à deux sections : les grands du certificat d’études et nous, les plus jeunes. Mais il connaissait bien son affaire : c’était un maître chevronné, compétent, qui avait le métier et la République dans la peau. Alors, pendant qu’il enseignait aux uns, les autres résolvaient sans broncher un problème d’arithmétique ou un exercice de grammaire. Parfois les cours étaient communs comme par exemple les cours de lecture, de récitation et, si le programme le permettait, nous partagions l’histoire et la géographie avec les grands.

C’est dans cette classe que j’ai commencé à ne plus appréhender d’aller à l’école. Là, c’était merveilleux : j’arrivais à lire à haute voix devant tout le monde sans accrocher sur les mots comme cela m’arrivait rue Prisse d’Avesne à Paris ! La confiance du maître y était pour beaucoup et tout allait bien. Beaucoup plus tard je me suis demandé si cette confiance, je ne la devais pas à un sentiment de supériorité inconscient que j’aurais eu vis à vis de mes petits copains paysans (ce n’est pas beau)... Mais bon le résultat était là et j’en profitais.
Dans cette classe il n’y avait pas de distribution de bonnes ou mauvaises notes. J’en avais « mangé mon aise » à Paris !! Pas de nom marqué au tableau, pas un « chouchou » chargé de mettre des croix ou de souligner les mauvais comportements. En un mot, pas de mortification, pas de cahier à faire signer aux parents, enfin pas de trucs qui vous bouffe le moral même après l’école. Ça ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de punition chez monsieur Bourrat, loin de là. Car quelle classe sans vie qu’une classe sans un cancre, sans un étourdi permanent ou sans un chahuteur notoire !!Donc il y avait parfois matière à punition et comme les copains, cela m’arrivait aussi. Dictée mal corrigée, trop de fautes ou leçon oubliée ; et même des fois pour des peccadilles quand le maître avait besoin de « main d’œuvre » !!
Oui des fois monsieur Bourrat avait besoin d’aide alors les punis allaient à la corvée, et quelle corvée !! C’était quelque chose de ce genre que le maître faisait tomber sur les punis, réunis dans la cour de récréation où jouaient les autres :
« - Bon toi Néron, tu vas chercher la voiture à bras sous le préau. Toi, tu sais où est le jardin, derrière le cimetière ? Tu connais bien, tu y as été plusieurs fois comme tu n’arrêtes pas de faire l’imbécile. Vous allez me chercher deux rutabagas... » et il énumérait tout ce que nous devions rapporter « sans saccager le jardin, hein !! Et vous ne grimpez pas dans la charrette compris ?
  Oui m’sieu ».
Justement nous comprenions qu’il venait de nous autoriser à grimper dedans mais pas devant les autres. Un peu plus loin que la place du bourg, sur la route de Mortorat qui descend vers le cimetière, la halte était brève. Néron, à qui le maître avait confié la carriole, n’avait pas le temps de protester que nous étions déjà grimpés dedans !!
« - J’vais le dire à m’sieu Bourrat.
On s’en fout !! Cours Néron, cours, bougre de « bou à ré » »
. Et de gré ou de force, Néron courait. Il était entraîné par la descente, par notre poids, par la carriole qui lui poussait au cul. On l’entendait pousser des « ho, ho, ho » et des « haaa » pathétiques !! Parfois, à cause du ballant de la carriole, ses jambes ne touchaient même plus le sol et s’agitaient au dessus du chemin, comme celle d’un sauteur en longueur avant de retomber sur le sautoir. Au moment où cela devenait critique, chacun sautait par dessus bord dans un sauve qui peut général, en prenant bien garde de ne pas se blesser ou d’ abîmer la charrette !! Pensez donc, pour rien au monde nous n’aurions voulu nous priver de cette « punition ». Au retour, il fallait pousser la carriole chargée et ne pas contrarier Néron en faisant semblant de pousser. Il aurait été capable de cafter qu’on avait fait les cons, ce « chéti ».

Un jour de mai ou juin, un jour de beau soleil, un soleil qui nous avait tellement manqué pendant le triste hiver creusois, le maître semblait distrait. Il faisait ouvrir les fenêtres en grands et semblait humer les senteurs de la nature. D’un coup, se tournant vers nous, il dit :
« - Prenez votre livre de géographie et allez vous mettre en rang dans la cour ».
C’était la suprême récompense, classe de plein air !! Sûrement qu’on allait s’y mettre en rang, en silence mais en vitesse. Et deux par deux, nous filions vers une châtaigneraie du côté de « la Feuille », pas bien loin de l’école mais en pleine nature. On y arrivait sous les arbres, par un chemin de terre dans lequel les tombereaux avaient creusés des ornières profondes que nous suivions comme des rails de chemin de fer. L ’odeur de craie et d’éponge de la classe faisait place aux odeurs montées du sous bois. La mousse, quelques champignons invisibles, les bois pourrissants, tout s’unissait pour parfumer ce coin de nature où nous allions étudier. Le cours de géographie n’avait rien d’académique en ce lieu champêtre et souvent il se trouvait agrémenter d’un cours de sciences naturelles.
Un oiseau sifflait.
« - Dis donc, toi, p’tit Jean, comment s’appelle l’oiseau qui vient de chanter ? » Le vent agitait les ramures.
« -Dis moi, Toro, comment s’appelle l’arbre au dessus de ta tête ? Et cet oiseau qui passe là, qu’est ce que c’est ? ».
Et le cours de géographie passait et la leçon rentrait dans la tête comme ça, en douce, sans se faire remarquer. Et les comptoirs français des Indes, Yanaon, Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Mahé s’y gravaient à perpétuité. Par quel mystère ? Celui du bon maître sans doute.

En juin, c’était la dernière ligne droite pour ceux qui allaient passer le certificat d’études , le certif qu’on disait. Monsieur Bourrat les faisait travailler en particuliers ; révisions, révisions, révisions. Et dictée car en ce temps là, l’orthographe était sacrée !! C’était un honneur et une distinction que d’écrire sans faute. Il les préparait comme un entraîneur prépare ses poulains car c’était d’abord l’honneur de l’élève, de sa famille qui était en jeu, et , dans la commune, la réputation du maître.
Un beau matin, un jour sans classe pour nous autres les élèves du village, les gens du bourg voyaient se rassembler le peloton cycliste des candidats. Le maître arrivait lui aussi sur son vélo bien astiqué ( sans doute par quelques élèves punis) et après quelques mots échangés, ils s’en allaient vers la Souterraine, vers le certif.
Après les résultats de l’examen, c’était un peu relâche. On attendait le 14 juillet qui allait marquer la fin de l’année scolaire et nous libérer pour deux mois et demi. Enfin libérer façon de parler ; car tout enfant que nous étions, chacun allait trouver sa place dans les travaux champêtres de l’été. La moisson et la batteuse nécessitaient surtout les bras des grands mais des tâches annexes étaient réservées aux gamins. Moi, petit parisien, qui découvrait la vie de la ferme, j’étais enchanté.

Passons sur les vacances. Le 1er octobre, c’était le retour en classe. Le temps de redémarrer, les châtaignes et les noix commençaient à tomber. Les hirondelles se rassemblaient pour leur départ vers d’autres contrées, me faisant rêver de cette Afrique qui déjà m’attirait. Les arbres se déplumaient et, novembre arrivant, le maître Bourrat nous enseignait des choses qui ne doivent plus s’étudier de nos jours.
Nous allions tous au jardin pour apprendre à planter des fruitiers : comment faire un trou assez grand, comment faire deux tas avec la terre du dessus et celle du dessous...
Trois semaines après, quand le trou avait bien respiré, nous revenions au jardin pour apprendre à « praliner » les racines de l’arbre avec de la boue et de la bouse de vache, mettre correctement la terre au fond du trou, placer le sujet bien droit et enfin finir par un bon arrosage pour tasser le tout.
Au printemps, le maître nous montrait comment tailler, greffer les arbres fruitiers, toutes ces choses utiles pour mes petits copains qui resteraient sans doute à la « propriété » plus tard.
Moi j’étais destiné à retourner à l’asphalte parisien ; ici je n’avais rien à moi, que mon couteau. Mais tout cela me plaisait beaucoup. J’apprenais des tas de choses que les parisiens ne connaîtraient jamais et dans ma tête, je remplissais mon livre d’images pour la vie.
Merci monsieur Bourrat


(1) Peu = puy
(2) Braulas = les poux
(3) Bou à ré = Bon à rien
(4) Chéti = mauvais

Texte de Roger DAVRE,
jeune élève parisien, réfugié au Grand-Breuil pendant la guerre.

Retrouvez ses souvenirs dans la rubrique : 1944 - Roger, "un p’tit réfugia" lien