Un regard interrogateur et curieux.



Nos belles Limousines.

    Dans la campagne limousine, vous ne pouvez les manquer... Au détour d’une route, les voilà qui relèvent la tête et vous dévisagent d’un regard à la fois interrogateur et curieux : Que venez vous faire ? Etes-vous un danger pour nous ou pour nos veaux où nous apportez-vous à manger ? Devant un tel troupeau monochrome, un peu craintif, dûment numéroté aux oreilles, on pense aussi à ceux d’autrefois, dans les années 50 où toutes les bêtes étaient différentes. Identifiées au premier coup d’œil, chacune avait sa place à l’étable. On les nommait : Brunette, Noiraude, Blancblanc, ou même parfois en ajoutant un « e » au nom de leur précédent propriétaire pour féminiser !

    Les hommes ont leur histoire, les animaux aussi... On sait avec certitude que pendant l’ère quaternaire, il y a un à deux millions d’années, vivait en Eurasie un bovidé gigantesque et belliqueux qui présentait une hauteur au garrot de 2 mètres et portait une immense paire de cornes, c’était le bœuf primitif. Jules César dans le récit de la « Guerre des Gaules », peu avant Jésus-Christ signale la présence d’un bœuf sauvage qu’il appelle Urus, terme dont dérive le mot Aurochs. Cet animal, peu à peu domestiqué pendant des millénaires est l’ancêtre des races de vaches.

    La présence d’un type dominant. A la fin du 18ème siècle et surtout le 19ème pour qu’en Haute-Vienne, on constate la présence d’un type dominant dans les troupeaux, présentant des caractéristiques communes, entre autres la couleur « rouge-froment », les formes..., l’empreinte du terroir pensait-on. Certains grands propriétaires vont avoir le mérite, par des méthodes empiriques d’améliorer le cheptel et finalement de créer la race limousine. Gens aisés, disposant de plusieurs métairies ils comparent, expérimentent des croisements, démarrent une étude statistique, ce que ne peut entreprendre l’immense majorité des paysans, trop pauvres. Certains ne possèdent qu’un petit lopin de terrain et quelques vaches. Vivant en quasi-autarcie, ils exigent trop de la bête : lait, veaux, travail, tout en la nourrissant chichement.

    Les premiers pas. Premier point, on améliore la nourriture des animaux. Les veaux ne seront pas sevrés trop tôt, les prés seront drainés, mieux irrigués, recevront des amendements et des engrais apportés par les nouvelles lignes de voies ferrées. On entretiendra mieux les prairies naturelles et, supprimant les jachères, on en implantera d’autres, qualifiées d’artificielles en ensemençant des graminées (dactyle, ray-grass, fétuque, fléole...) et des légumineuses (luzernes et trèfles). Seconde préoccupation, on agira sur le cheptel : la première saillie s’effectuera lorsque la femelle sera plus âgée donc mieux développée. On abattra systématiquement les bêtes qui s’éloigneront des critères retenus. Tertio on suscitera l’émulation des éleveurs en récompensant les meilleurs dans un nombre plus élevé de concours et de comices agricoles.

    Le Herd Book Limousin. En 1886, est fondé à l’initiative de Léon Reclus, professeur d’agriculture à Limoges le « Herd book Limousin » : il s’agit d’un livre généalogique où à l’issue d’une sélection draconienne sont enregistrés avec leur pedigree des spécimens aux caractéristiques bien précises, constituant la souche de ce que l’on appellera désormais la race limousine.Suite à cette reconnaissance officielle par des statuts déposés en préfecture, est fondé le Syndicat de la race bovine limousine destiné à la promouvoir, l’améliorer et la défendre.Peu à peu, cette race s’améliore et s’étend mais les guerres mondiales, en imposant d’autres priorités, ruinent beaucoup d’efforts et stoppent pratiquement tout progrès.

    Un changement véritable dans la deuxième moitiè du 20ème siècle. l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) dont les premiers travaux concerneront l’amélioration des espèces végétales et s’étendront beaucoup plus tard à l’élevage est fondé en 1946. L’ère des 30 glorieuses, période d’expansion et de progrès général va aussi connaître une accélération de l’exode rural. Les toutes petites propriétés n’étant pas viables, celles qui resteront seront remembrées et prendront de l’ampleur avec le remplacement progressif des bêtes de trait par le tracteur qui permet d’accroître les surfaces cultivées.

    Le passage de l’inséminateur. On dispose de mères que l’on ne peut changer toutes, alors il faut un bon géniteur. Comme l’entretien de celui-ci est coûteux, on vient au poste public du hameau « téléphoner au tauré » c’est à dire que l’on fait venir l’inséminateur dont le travail suscitera un étonnement non feint pour les enfants d’alors...

    Les groupements. En 1966 est promulguée une loi sur l’élevage. Dans les mois qui suivent environ la moitié des exploitants va adhérer à divers « groupements », sortes de coopératives, dont l’un, la CELMAR se situe aux portes de La Souterraine. La réunion d’un grand nombre d’animaux mis sur le marché donne au négociateur un poids qui lui permettra certes d’obtenir de meilleures conditions de commercialisation, mais aussi de faire connaître les vertus de la race, ses points forts au premier rang desquels figure la tendreté. Des chartes de qualités seront établies, reconnues, conduisant à des produits labellisés.

    Les stabulations libres. Vient aussi le temps où l’on construit de nouvelles étables appelées stabulations libres dans lesquelles les animaux, rentrés l’hiver ne sont plus attachés mais répartis dans des cases. Parallèlement leur nourriture évolue avec les ensilages de maïs, d’herbe, on enrichit par des compléments le foin qui, pressé dans des bottes de plus en plus grosses, enrubanné parfois, voit sa production décupler.

    Et maintenant la génétique assistée par l’informatique . Les techniques, les progrès précédents liés aux conditions de vie qui s’améliorent créent un effet boule de neige. Mais une autre révolution se prépare, mue par la génétique et l’informatique. Dans le noyau cellulaire de chaque organe, se situent des chromosomes constitués par une molécule géante découverte en 1953, l’ADN. Sans entrer dans les détails, dans cet ADN est cryptée une véritable carte d’identité du spécimen où l’on peut lire son ascendance en reconnaissant des tronçons identiques - les gènes - chez des individus héréditairement dépendants. Les chromosomes se présentent par paires et chaque gène peut présenter deux aspects, on dit deux allèles. Simplifions : supposons qu’un gène possède un allèle A qui conduirait à donner une vache au bon développement musculaire (viande) et un allèle a qui correspondrait à une bonne laitière. La paire de chromosomes pourra posséder 3 combinaisons soit AA, Aa, ou aa. Si le but recherché est d’avoir une « bête à viande » sélectionner c’est retenir uniquement des bêtes ayant l’allèle A et la combinaison AA, laquelle se transmettra à leur descendance. Or il y a bien d’autres considérations de ce type et l’ordinateur sera un outil de sélection en indiquant les manipulations adéquates qui devraient permettre d’obtenir des animaux conformes aux besoins et aux désirs de la clientèle. En 2005, le séquençage du génome bovin vient d’être connu en totalité. Finira-t-on par créer le super bovin ? Par cloner les meilleurs ? On produira plus probablement divers types d’animaux affinés avec tels et tels critères, les innovations se conformant à l’esprit d’un slogan cher au milieu agricole : une agriculture raisonnée pour un développement durable. Le professeur Jacob, prix Nobel de médecine 1965 déclarait dans un livre autobiographique, La statue intérieure : « Je vois la nature assez bonne fille. Généreuse mais un peu sale. Un peu brouillonne. » Un coup de pouce judicieusement donné par l’homme améliore ses fruits. Depuis déjà quelques décennies, le pôle de Lanaud, tout près de Limoges, principal centre nerveux de l’activité autour de la race limousine regroupe les sièges des associations professionnelles, les divers organismes de promotion, sélection, diffusion, qualification, recherche. Des ventes aux enchères de taureaux sélectionnés ont lieu, constituant une véritable vitrine de la race.

    Et maintenant au 21ème siècle ? Disons d’abord que la ferme décrite par certains livres magnifiques destinés aux enfants où l’on voit toutes les espèces, bovins, équidés, ovins, porcins, volailles etc cohabiter est rarissime. Même pour le seul élevage limousin, les productions se sont spécialisées, tout en ayant certaines pratiques communes.

    La sélection. Certains éleveurs s’adonnent à « la sélection ». Chaque mère, inscrite sur le catalogue racial, possède un pedigree qui remonte à environ 7 générations. Certaines seront inséminées artificiellement avec un mâle choisi, d’autres montées par un des taureaux de l’exploitation dont le séjour éphémère évite la consanguinité. Les veaux déclarés dès leur naissance sont l’objet d’un suivi attentif, une partie des mâles servira à la reproduction chez d’autres éleveurs, l’autre partie constituera « des veaux d’Italie » dont il sera question plus loin. Les femelles seront gardées ou vendues pour reproduire à leur tour. Un traitement approprié provoquera chez certaines mères une « super-ovulation ». A l’issue de la monte, on recueillera une quinzaine d’embryons de sept jours. Ceux-ci, peuvent être congelés et pourront par exemple être introduits une semaine après dans la matrice d’une autre vache : pourquoi pas une laitière qui nourrira abondamment de son lait son veau limousin !

    La vache sans cornes. Si depuis quelques décennies on scie ces appendices, c’est pour éviter les conséquences fâcheuses des coups qu’elles ne manquent pas de se porter. On a fait venir du Canada des embryons d’une souche bovine naturellement sans cornes. Introduits chez des limousines on est en train de créer par améliorations successives une race dans la race.

    La production d’animaux maigres. D’autres éleveurs vont produire des animaux maigres destinés uniquement à la boucherie. Les mâles, appelés broutards, âgés de 7 à 9 mois partiront pour la riche plaine du Pô en Italie où ils seront d’abord engraissés en stabulation puis destinés à la consommation lorsqu’ils atteindront entre 2 et 3 ans. Les femelles, partent en Espagne à des fins similaires.

    L’engraissement sur place. D’autres éleveurs encore engraisseront leurs animaux dans leur ferme afin de les livrer également à la consommation. La production traditionnelle des veaux de lait, qui nécessite davantage de main d’œuvre voit son importance chuter.

    En résumé. Pour résumer la façon avec laquelle l’homme a façonné cette espèce animale, il faut citer les mots de travail, amour du terroir et des animaux, organisation, technique, science et maintenant plus que jamais conscience. La poésie dans tout cela ? Oh que l’on se rassure, la robe rouge-froment des nos belles limousines se marie étonnement bien avec les tons des bois et des prairies. Mais en économie, si la poésie existe, elle est donnée par-dessus le marché !

PS : Cet article n’a que la modeste prétention de donner au profane quelques jalons sur l’évolution du cheptel limousin des 150 dernières années. Mondialement connue, la race limousine est une richesse de la région et du pays tout entier. Nous remercions particulièrement les éleveurs et les scientifiques qui nous ont fourni quantité d’informations avec une parfaite amabilité. Pour plus d’informations il faut consulter des ouvrages spécialisés et contacter les gens du métier.
Texte de Jean René Dufour




OUR BEAUTIFUL LIMOUSIN CATTLE

In the Limousin countryside you can’t miss them ....a bend in the road and there they are, looking at you with curiosity : “What are you doing here ? Are you a danger to us or our calves or are you perhaps bringing us something to eat ?” The sight of such a herd, all the same colour and all wearing large ear tags, makes one think back to herds of yesteryear when all the cattle looked different. Each cow was easily recognisable and each knew its place in the cowshed. They all had names too !

Man has his history, so do animals ....We know that in Eurasia during the Quaternary Era two million years ago, there lived a large and aggressive bovine which stood over six feet at the withers and had a huge set of horns ; it was the primitive ox. In his accounts of war with the Gauls Julius Caesar refers to a wild ox called the Urus (or Aurochs). It was this animal that over the millennia was domesticated and is the ancestor of present day cattle. The Urus became extinct in 1627.

In the late 18th Century and throughout the 19th Century certain characteristics became more marked in the herds of Haute-Vienne, most notably the “wheat red” colour. Wealthy landowners experimented with crossing various types in order to improve their herd quality and the result was the Limousin.

First Steps. Firstly farmers were able to start feeding their cattle better - calves were not weaned so early, meadows were drained and better irrigated and fertilizer was brought in on the new railway system. Farmers looked after their grassland and no longer left land fallow. New grasses were introduced (cocksfoot, rye grass, fescue, timothy) as were lucerne and red clover. Secondly, farmers made changes to their herds. Cows were allowed to mature fully before being got in calf, and sub-standard animals were destroyed. Thirdly, farmers were encouraged to improve their stock by rewarding them in an increasing number of agricultural shows.

The Limousin Herd Book . The Limousin Herd Book was founded in 1886 by Leon Reclus, a teacher of agriculture in Limoges. It consisted of a book of genealogy showing that with a very strict breeding selection process, the Limousin breed came into being. The breed was then gradually improved and spread beyond the region. However the two world wars temporarily stopped all progress in this regard.

Big changes only came about in the second half of the 20th century .... a period of general progress in agriculture coincided with an ever-growing rural exodus. Tiny farms were no longer viable and were bought up by neighbouring farmers and the advent of the tractor meant that larger acreages could be farmed by fewer men. This was also the period when the “AI man” appeared on the scene ; it being much cheaper to artificially inseminate cows rather than spending a lot on keeping a good bull.

Co-operatives . From 1966 onwards, after changes in the law, about half the cattle farmers in the area joined co-operatives (CELMAR near la Souterraine being one such). This enabled farmers not only to negotiate better prices for their animals but also to publicise the virtues of the Limousin cattle - most notably the tenderness of its meat.

Another development was that animals brought in for the winter were no longer tied up but stalled in free groups. At the same time feeding practices changed with the introduction of maize and grass silage as well as hay, the production of which greatly increased.

Technology and genetic development . Since the discovery of DNA in 1953 huge developments have taken place in cattle breeding, with cattle being bred to increasingly specific criteria. By 2005 the cattle genome sequence was known in its entirety - will this eventually lead to ‘super cattle’ ?

The 21st Century . Farms are becoming increasingly specialised with some breeders being able to trace their pedigree cattle back 7 generations. AI is used for some cows whilst others are serviced by a bull, which is changed regularly to avoid inbreeding. Calves are reared carefully, with some bullocks going to neighbouring farmers as breeding stock and others going to Italy for veal. Heifers are either kept for breeding or sold on. Embryos can even be harvested from cows (after special treatment), frozen and then introduced into other cows.

Hornless cattle.. For several decades farmers have sawn off horns, mainly to avoid injury. However embryos from a hornless breed of cattle in Canada have been introduced into Limousin cattle with the result that hornless Limousins are being developed.

Lean beef. Other breeders are concentrating on producing lean cattle destined for the table. The steers are sent off to Italy at 7-9 months and fattened in stalls before being butchered at 2-3 years. The heifers are sent to Spain for the same purpose. Other farmers prefer to fatten their animals themselves. However traditional veal production has dramatically reduced as it is more labour intensive.

Conclusion. There is certainly nothing poetic or romantic in the development of Limousin cattle ; it has been a matter of hard work, science, technology, organisation, and, now more than ever, conscience. This article has only scratched the surface of the story of the development of Limousin cattle over the last 150 years. Now a world-renowned breed, it is one of the glories of this region and indeed of France.

 


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Gîte et couvert en stabulation.
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Un broutard.
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L’amour vache.
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Des génisses pour l’Espagne.