La batteuse au Breuil 1960



Souvenirs de la batteuse d’antan.

 Le sifflet de la locomobile. Comme il a belle allure ce septuagénaire en cette fin d’après midi d’août 1949 ! Droit, le regard fier avec sa casquette bien ajustée et sa moustache de poilu de 14, il donne la main à son arrière-petit-fils et de l’autre serre l’aiguillade qui conduit ses bœufs robustes au pas calme et lourd. « Tu sais », a-t-il promis au gosse, lorsque nous reviendrons au bas du chemin avec la machine, c’est toi qui la feras siffler pour annoncer notre arrivée. A l’endroit indiqué, l’aïeul prend le petit dans ses bras et commande « Tire fort sur cette manette » : un hennissement strident accompagné d’un jet de vapeur pétrifie l’enfant. « Encore ! » clame le vieux au comble de la joie...

 Les préparatifs du grand jour. Demain, on bat. La récolte tiendra-t-elle sa promesse ? De toutes façons il faut recevoir dignement la trentaine de voisins et amis qui viendront travailler et qu’ils gardent l’image d’une ferme bien tenue. Depuis plusieurs jours, greniers, hangars, cours ont été nettoyés, les outils répertoriés et au besoin réparés. On a dressé les tables, les bancs pour les repas. Aujourd’hui une escouade de femmes réquisitionnées assure l’intendance : entre autres elles plument les volailles, confectionnent une vingtaine de tartes qui sont cuites au four allumé pour l’occasion. Dans une atmosphère fébrile mais conviviale on échange les derniers potins, on rit : « La morsure d’in tchi é moins grave que quelle d’in homme, la dure moins longtemps ! »

 La locomobile. Cette « machine » comme on l’appelle souvent tient des locomotives du far-west de 1900 avec son corps cylindrique, sa chaudière et sa haute cheminée que l’on rabat pour la déplacer. Comme elle, elle dévore bois, charbon, eau et fume. Elle s’en différentie par ses deux énormes poulies motrices qui s’équilibrent. Un curieux dispositif en forme de losange articulé qui entraîne deux sphères dans sa rotation attire l’œil ; c’est un régulateur à boules qui maintient la vitesse constante.

 Depuis 1950, le tracteur de battage. Ce véhicule lourd et trapu a remplacé la locomobile. Il possède un énorme volant en guise de poulie motrice et permet aussi de tracter en un long convoi batteuse, presse et un chariot d’accessoires. Plus de sifflet mais un klaxon et toute la journée c’est un boum boum assourdissant, fumant et puant. Le progrès...

  Le fonctionnement de la batteuse. Une longue courroie relie l’engin moteur à la poulie d’entraînement du batteur. De là d’autres courroies mettent en mouvement des mécanismes qui tournent, oscillent, vont et viennent. Pour beaucoup le fonctionnement de la batteuse demeure mystérieux. Levons un coin du voile. Le monte gerbes convoie les javelles sur la plate-forme où deux hommes - les engreneurs - vont couper leur lien et les étaler en une couche régulière. Happées dans une large ouverture les plantes passent entre un cylindre tournant - le batteur - et une pièce fixe et creuse le contre batteur. Ces deux dispositifs possèdent des bandes métalliques - les battes - qui déchiquettent les épis et même séparent les grains de leurs enveloppes. Ceux qui ne pénètrent pas dans le contre batteur vont être séparés de la paille par des secoueurs qui d’une part servent de tamis et d’autre part poussent la paille vers la presse par leurs saccades successives. Exposés au vent d’un tarare les grains rassemblés voient s’envoler leurs enveloppes qui sont expulsées vers l’extérieur pour constituer une dune dorée, le tas de balle. La récolte parvient finalement dans une trémie au sortir de laquelle on procède à la mise en sacs.

 La presse. La meule de paille. La paille s’engouffre pêle-mêle dans la gueule de la presse. Le compacteur monte et descend avec des élans rageurs et réguliers qui poussent les bottes liées avec une force irrésistible. Celles-ci seront transportées dans une grange où serviront de « briques » pour l’édification d’une meule bâtie avec art : son épaisseur diminue au fur et à mesure qu’elle grandit.

 La journée du paysan. Les batteuses dites de santé n’exigent que trois ou quatre heures de travail, dans les grandes fermes c’est plus du double. L’ouvrier arrive vers 6 h ½ pour prendre le café « baptisé » parfois de gnôle. Peu après la batteuse émet son ronflement pendant une heure et demie. Un casse-croûte copieux où l’on peut trouver au menu des oies, de la fraise de veau, et quelques coups de rouge vient réconforter les estomacs. Cela permet d’aller jusqu’au « marendé » qui lui tient du banquet avec ses nombreux plats et qui se termine par les fameuses tartes et le café. Les entrepreneurs et leurs ouvriers écourtent le repas, soit qu’ils aient à déplacer leur matériel soit qu’il faille réchauffer les chambres de combustion du tracteur pour auto-inflammer le fuel.

  Les moissonneuses batteuses sonnent le glas des batteuses. Au dernier repas, la joie d’avoir terminé fait fuser histoires drôles et plaisanteries, on embrasse souvent les jeunes serveuses, on rit et parfois on danse. On entend des propos bizarres du style :
« Faut coutsa trente ans avec sa fane par bian la counnétre ! »
« Me, 35 ans qu’i sé marida et i ne coummence reque »...
L’arrivée les moissonneuses batteuses dans les années soixante et met fin à ces jours d’entraide entre agriculteurs. Même si le travail était dur, les agriculteurs regretteront l’ambiance de ces journées qu’ils retrouveront à moindre échelle, plus tard lors des ensilages. A la mémoire d’Ernest Lascoux
Texte de Jean René Dufour

 


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La locomobile Fête à Chamborand 1991.
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Son et lumière St Priest la Feuille 2000
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"Vieilles roues " St Fiel
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La grange et le monte gerbes
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La presse "Vieilles roues" St Fiel 2006
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Ouvriers à la paille
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Tas de balle et meule de paille